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® Sandrine Villain
Publié le 03/06/2016 , HESAM Université, Chercheurs

Focus sur Warren PEZÉ, docteur de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, financé par la bourse Humboldt d'HESAM Université et de son programme Paris Nouveaux Mondes.

Warren PEZÉ, qui êtes-vous ?

J’ai soutenu, il y a plus d’un an, mon doctorat en histoire, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Mon sujet portait sur L’impact social des hérésies au haut Moyen Âge (VIe-XIe siècles), et était encadré par la Professeure Régine LE JAN (LAMOP). J’ai bénéficié en 2013 d’une bourse Humboldt heSam Université finançant une 4eme année de thèse.

Quel est votre projet de recherche ?

Concernant mon sujet de thèse, quelques mots d’introduction seraient sans doute utiles ! Les débats théologiques de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge central (Ariens, Nestoriens, Vaudois, « Cathares »…) sont, en général, bien connus et leur impact social est bien documenté. Dans le Bas-Empire (IV-Ve siècles), la christianisation s’accompagne de la victoire finale de l’orthodoxie nicéenne sur les églises concurrentes, puissamment aidée en cela par le pouvoir impérial. Les débats théologiques traversent tout le champ social, de la cour aux campagnes d’Egypte et d’Afrique du Nord, dans un espace méditerranéen où les « médias » sont nombreux et efficaces (réseaux épistolaires, sermons, publications des lois). De même, à partir de l’An mil, plusieurs hérésies émergent en Europe, portées tantôt par de simples paysans (comme Leutard de Vertus), tantôt par des clercs de haut niveau (comme les chanoines d’Orléans, proches de la cour), en attendant les mouvements populaires du XIIe siècle, comme les Vaudois. Ces « hérésies » ont souvent des motifs très concrets : rejet du mariage, du serment, de la dîme ou de la présence réelle eucharistique. Le contexte s’y prête : le pouvoir séculier est atomisé par la féodalité et l’Église est en pleine réforme grégorienne, ce qui crée un appel d’air pour toutes les aspirations réformatrices, mais aussi pour la répression violente qui renforce l’autorité de la papauté.

Tout le problème est de comprendre la transition entre le premier régime hérésiologique et le second : quel est l’impact social de l’hérésie au haut Moyen Âge ? S’est-elle cantonnée à quelques discussions savantes entre clercs, dans l’indifférence de laïcs analphabètes, comme on le lit souvent ? La recherche récente suggère le contraire. La société carolingienne est d’abord une Église. La séparation entre élites laïques et cléricales n’a pas encore le sens qu’elle prendra à l’époque grégorienne : il est de la responsabilité commune du roi (dorénavant sacré), des comtes et des évêques de mener le peuple au salut. Il est d’ailleurs de bon ton, pour les aristocrates, d’avoir de l’exégèse biblique dans sa bibliothèque… Dans cette mesure, l’absence d’hérésies populaires au haut Moyen Âge est avant tout un effet de sources. En clair : nous avons perdu les lettres et sermons qui nous permettraient de saisir la réalité quotidienne des débats théologiques. Des Carolingiens, il reste surtout des manuscrits de conservation (7000), donc un savoir livresque. Je m’efforce de contourner ce « mur » des sources ; c’est en cela qu’HESAM Université m’a été d’un grand secours.

Que vous a apporté votre collaboration avec HESAM Université ?

Ma thèse portait sur la controverse sur la double prédestination (années 840-60) – la plus vaste controverse carolingienne : une vingtaine de traités et neuf conciles… Dans un premier temps, j’essayais de surmonter le biais des sources en cherchant toutes les traces possibles de l’impact social de la controverse dans les textes édités. J’ai réalisé qu’il n’était pas possible de se satisfaire du texte et qu’il fallait partir de la rationalité d’une controverse médiévale, dont l’objet central est le manuscrit, c’est-à-dire un texte unique, sur un support bien particulier, qui a un propriétaire, passe de main en main, est lu à haute voix et parfois annoté. L’histoire d’une controverse est d’abord celle de ces objets-là. Les recherches de John Contreni ou David Ganz ont ouvert la voie : ils parviennent à reconstituer la vie intellectuelle d’un monastère à partir de quelques notes marginales. J’ai donc entrepris d’inventorier toutes les traces codicologiques possibles des débats sur la prédestination.

C’est ici qu’HESAM Université m’a aidé, en finançant, par une bourse Humboldt, l’indispensable année supplémentaire qui m’a permis de sillonner les bibliothèques européennes ; cette démarche correspondait en tout point à l’archéologie des savoirs que met en avant HESAM, et qui se trouve, de ce fait, à la pointe de la recherche dans mon domaine. Ma méthode a été celle du survey : examiner les manuscrits en série, plutôt qu’en examiner peu et en détail. J’ai pu en voir près de 500 et découvrir, dans plusieurs dizaines d’entre eux, des notes marginales ou des textes inédits. L’enquête prouve que de modestes clercs ou de simples copistes, totalement anonymes, ont participé à cette controverse – parfois en rayant les mots maudits de praedestinatio ad mortem, ou en les corrigeant maladroitement… Il est impossible de soutenir que les controverses carolingiennes sont cantonnées à une élite savante. Mais on découvre aussi que la controverse a rencontré un fort écho dans des diocèses où l’on ne l’aurait pas attendu – ainsi Würzburg – et parfois, on peut attribuer des notes à un grand personnage – ainsi Prudence de Troyes. Cela représente une injection conséquente de données brutes dans un domaine où l’on pensait tout édité depuis longtemps.

Vos ambitions suite à ce projet ?

Grâce à l’informatisation, l’examen de manuscrits en série n’en est qu’à ses débuts. Il faut tenter l’aventure pour les autres controverses carolingiennes et renouer le fil du temps avec les hérésies du Moyen Âge central : l’examen des manuscrits annotés (ou glosés – un champ prometteur) du Xe siècle est encore à faire. Il me semble aussi que cette méthode pourrait fournir de bons résultats au XIe siècle, par exemple dans les manuscrits d’Orléans ou d’Italie du Nord, où des débats théologiques ont lieu. Plus largement, la question de la continuité entre l’hérésie carolingienne et l’hérésie de l’An mil reste ouverte ; elle est liée à la continuité et aux transformations de l’enseignement et du savoir entre le IXe et le XIe siècle, un champ qui promet beaucoup, si l’on veut comprendre la « Renaissance du XIIe siècle » qui jette, tout le monde en convient, les bases de la culture moderne. Actuellement en poste à Tübingen (Eberhard Karls Universität Tübingen, SFB 923) dans un projet portant sur le déclin carolingien vers 900, je continue à travailler sur l’héritage intellectuel carolingien, notamment à travers les manuscrits.