Innovation mon amour !

avril 3, 2014 2 Comments »
Innovation mon amour !
Selon Bernard Moïse, le Centre Michel Serres a une démarche pédagogique innovante, soigneusement étudiée. (Crédit photo : Fotolia.com)

Dans un monde qui se transforme et subit une rupture sociétale, industrielle, technologique et humaine à l’échelle de la planète, les modes d’enseignement qui forment la pensée et les pratiques des générations à venir sont violemment chahutés, interrogés et mis à l’épreuve.

L’innovation n’est pas ici un vain mot ; elle est le point de départ d’un « changement, d’un renouvellement » * 1 du modèle de transmission du savoir et de la connaissance tel que construit à l’époque des Lumières puis, au 19e et 20e siècle à l’école de la IIIe République.

Avant de penser la question de l’innovation en lien avec le projet, il nous faut porter un regard introspectif sur nos pratiques pédagogiques dans l’enseignement supérieur. Quand le monde est (re)défini par les « Petites Poucettes »* 2, quelle place accorder au « Professeur » au 21e siècle ? Quelle est sa légitimité, sa raison d’être et de faire ? Comment s’organise l’apprentissage ? À quelles fins ? Peut-on encore parler de transmission des connaissances ? Comment valoriser les savoir-faire et les savoir-être ? Qu’est-ce qu’une pédagogie innovante ?

Ce travail réflexif sur nos pratiques est difficile parce qu’il touche à notre tradition française de la transmission verticale du savoir, parce qu’il change les rôles de chacun – enseignant et apprenant -, parce qu’il induit des rapports horizontaux de collaboration et finalement parce qu’il demande imagination et création. Toutes les Grandes écoles et Universités sont engagées aujourd’hui dans cette transformation nécessaire. Certaines avec plus de facilité et de succès que d’autres. La rupture est toutefois en marche. Qu’on en soit acteur ou qu’on la subisse, elle est désormais incontournable.

Mais alors que fait et que propose de plus (ou de moins) le Centre Michel Serres en regard des approches existantes ?

A priori pas grand chose d’exceptionnel si ce n’est de former des groupes d’étudiants provenant de l’ensemble des écoles de heSam Université* 3, de les enfermer dans un bocal durant 5 mois et de leur en donner la clef, sans restriction et en toute confiance, pour qu’ils réalisent ensemble un projet ambitieux  qui les dépasse.

Cette description pourrait être simpliste si elle n’était pas associée à une démarche pédagogique innovante, soigneusement étudiée, assez éloignée des règles et principes d’enseignement posés dans nos établissements d’Enseignements Supérieurs. Cette démarche pédagogique peut se résumer en trois points :

1 – Réinventer l’apprendre ensemble

L’innovation réside plus dans le concept de réapprendre à travailler ensemble que dans le fait de réinventer mécanique ce qui a déjà été produit. Nous devons nous tourner vers ceux qui nous connaissons peu et mal. Ceux qui travaillent sur des mêmes sujets avec des approches, des temporalités, des cultures, des définitions et des vocabulaires différents.

Dans une société où le choix d’un parcours d’enseignement est internationalisé, la compétition entre établissements en France et dans le monde est souvent vécue comme un moteur de réflexion et de développement. Mais si ces rapports de pouvoir ne sont pas très productifs quand ils s’exercent entre des établissements d’une même discipline, ils ne le sont pas davantage quand ils visent des disciplines différentes. Il s’agit plutôt d’essayer de tirer le meilleur de la diversité et de la pluralité de nos enseignements et de nos structures (universités et Grandes Ecoles) pour capitaliser autour des multiples compétences et complémentarités.

Le Centre Michel Serres fait l’expérience d’étudiants et d’intervenants originaires des établissements de heSam Université*3 et donc de formations très diverses : droit, gestion, marketing, philosophie, architecture, histoire de l’art, tourisme, ingénieur, design, … Cette expérience, malgré son évidence affirmée parce qu’elle permet le croisement des champs, s’avère assez complexe dans la mise en œuvre. Or c’est dans la complexité que réside la richesse d’une démarche. Quand des notions telles que « concept », « projet », définition », par exemple, s’actualisent différemment selon les disciplines, à la moindre aspérité et résistance, les acteurs du projet peuvent s’arc-bouter sur leurs certitudes pour défendre des modèles d’expérimentation et de connaissance propres. Travailler ensemble est alors un processus personnel où l’expérience et l’envie d’apprendre et de construire deviennent les moteurs d’un projet individuel et collectif.

2 – Prendre du plaisir – Eveiller les émotions – Réenchanter l’apprentissage de la connaissance et des pratiques

Afin de favoriser l’apprentissage de nos étudiants, motivation et plaisir doivent retrouver une place centrale et se substituer à l’hégémonie de la performance et de l’efficacité où seul compte la réussite individuelle.

La dimension socio-affective de l’enseignement-apprentissage est alors indissociable des aspects strictement cognitifs de la transmission, quand les rapports à soi, au savoir, au savoir-faire et au savoir-être reposent sur des relations de confiance et d’assurance, de soi avec soi, de soi avec l’enseignant. Ainsi, la réussite d’un parcours et d’une éducation passe par le développement de la curiosité, du goût et de l’envie d’apprendre en faisant.

L’envie et le plaisir contribuent, en effet, à la bonne réalisation d’un projet, qui permet de se surpasser pour aller vers de nouveaux défis, sources eux-mêmes de plaisirs, de connaissances et d’expériences. Car la réussite d’un bon apprentissage est un équilibre entre le cheminement à travers des étapes d’un projet et le but à atteindre, son résultat.

Nous devons aussi prendre en compte les compétences singulières de chaque apprenant, son rapport à la connaissance,  sa propre sensibilité et son parcours de vie et professionnel, mais sans jamais lâcher la réalisation collective. Pour cultiver le plaisir d’apprendre, l’élève doit apprécier chaque étape du projet, le comprendre et le maîtriser à son rythme dans l’espace collectif.  Pour que chaque étudiant puisse avoir l’intérêt de poursuivre l’effort tout en y prenant du plaisir, il doit s’inscrire dans la vision et la lecture du projet global. La réussite du projet collectif devient alors l’objectif individuel qui apporte la motivation et l’envie de se surpasser. Le projet de l’Exposition Universelle 2025 est un exemple remarquable dans cette expérience individuelle et collective. Chaque étudiant, avec ses connaissances, sa culture et son exigence, a accepté de se mettre en danger dans une expérience et une construction d’un projet collectif. Un projet unique où chacun a su apporter ses envies et ses désirs. Où chacun a su, avec beaucoup de passion et de conviction, accepter le regard et la critique de l’autre pour construire ensemble une projet qui appartient à tous.

3 – Eveiller son sens créatif  – Le design comme support pédagogique

Nos étudiants acquièrent au cours de leur formation des connaissances denses et diverses en apprenant des pages de définitions, de formules et de cours. Depuis l’enseignement primaire, notre système d’éducation a valorisé l’acquisition intensive des connaissances scientifiques au détriment des sciences humaines et sociales et des matières artistiques qui, pourtant, éveillent le sens critique, développent un regard personnel et aiguisent la créativité. Nos étudiants ont des têtes bien faites et bien remplies mais il leur manque parfois la dextérité créative et les modes de pensée qui leur permettraient d’être plus innovants, plus pro-actifs, plus indépendants dans leurs matières respectives.

Pour le projet de l’Exposition Universelle 2025, le Centre Michel Serres a souhaité mettre en place un accompagnement avec des designers professionnels, enseignant à l’Ensci-Les Ateliers (de heSam Université* 3). Cette discipline mal connue, située à la frontière de l’art et de l’industrie, permet, de par sa conception même, de développer une pédagogie active originale, entre créativité par l’imaginaire et principe de réalité. Elle ne représente pas un champ de spécialité mais elle fédère des compétences plurielles et éveille les potentiels créatifs. Elle est celle aussi qui donne le souffle, le rythme, l’intensité et la puissance du collectif, quand ses modèles de réalisation ne peuvent exister que dans la coopération et au croisement des disciplines. Ainsi, le design manipule et jongle avec les concepts, crée des scenarii originaux, formalise des pensées, impulse des innovations et donne du sens  aux projets. Il expérimente, propose de nouvelles formes de communications et de liens, de nouveaux modes d’organisation, de nouvelles formes de langage et d’écriture. Le design crée un lien invisible entre tous les acteurs du projet de toutes les disciplines, toutes les sensibilités. Il étudie et pense en permanence la rupture des usages et les évolutions des pratiques, des objets et des modes de vie. Cette discipline, dans cette époque conjoncturelle, a cette capacité optimiste de s’extraire du présent pour mieux se projeter dans l’avenir. Les étudiants sont invités à se mettre alors en distance pour porter un regard décalé et original sur leur propre parcours, leurs propres certitudes.

Et puis, repenser l’enseignement s’est mettre en sommeil le « Professeur ». Celle ou celui qui a théoriquement la connaissance et maîtrise le savoir ; celle ou celui qui a la légitimité et le droit d’orienter et de diriger. Celle ou celui qui décide et donne la ligne à suivre.  Ici, le «  professeur » est  un « chef de projet », un tuteur qui balise le chemin de l’apprentissage. Le « professeur » est un designer, un artiste, porteur d’une vision créative, décalée, impertinente parfois. Il n’apporte pas le savoir et la réponse mais aide les étudiants à trouver le savoir-faire. Il les accompagne dans l’apprentissage de leurs connaissances. Le design envisage la pédagogie dans une dynamique d’innovation. Il est celle ou celui que permet de réveiller les désirs et les envies de chaque étudiant.

Les étudiants sont invités à bâtir le projet ensemble et à être acteurs de leur propre parcours. Ils sont responsables de l’organisation et de la gestion du projet. C’est à eux que reviennent les choix et les décisions à chacune des étapes de réalisation jusqu’au résultat final. Ils doivent en assurer la conduite et la restitution pour le meilleur et pour le pire.

Bernard MOÏSE,
Chef de projet Exposition Universelle 2025 au Centre Michel Serres
et Directeur de projets à l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (Ensci-Les Ateliers).

 

* 1 Du latin innovatio « changement, renouvellement »

* 2  Les «Petites Poucettes »* est le titre d’un ouvrage du philosophe français Michel Serres. Ce terme est pour son auteur le nom qu’il donne, avec tendresse et affection,  à ses jeunes étudiants qui « poussent » leurs doigts sur leurs claviers de téléphone portable.

* 3 Les15 établissements de heSam Université: Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) – Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), – Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO) – Ecole nationale des chartes (ENC) – Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI-Les Ateliers) – Ecole nationale supérieure d’arts et métiers (ENSAM) – Ecole pratique des hautes études (EPHE) – ESCP Europe – Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH) – Université PARIS I Panthéon-Sorbonne (UP1) – Ecole du Louvre – Ecole nationale d’administration (ENA) – Institut national d’études démographiques (INED) – Institut national d’histoire de l’art (INHA) – Institut national du patrimoine (INP)

A lire aussi